Seconde personne

auteur, subst. : qui est la cause première ou principale d’une chose.

2018, Pablo, Rebecca, Simon & Isaac

Tu es à l’épicerie, impatient que la nuit vienne. Ce soir, ton fils rentre pour les vacances. Une semaine avec lui, que tu attends depuis des mois. La nuit tombe tôt. Tu parles avec un client lorsque la cloche de la porte sonne. Ce n’est pas Simon. Tu n’as aucune raison de le faire, parce qu’il n’est pas encore l’heure qu’il arrive, mais tu t’inquiètes. Tu imagines autant de situations qui le mettraient en danger. Il est seul maintenant. Et par seul, tu veux dire : sans toi, donc sans ta protection. Alors que, soyons clairs Pablo, dans les situations périlleuses que tu imagines là, tu ne lui serais d’aucune aide. Peut-être éviterais-tu seulement, par précaution, que la situation ne se présente. Oui pas de voyage, pas d’accident. Pas de marche, pas d’attaque ni d’hommes en noir. Mais voilà ton fils est jeune, il cherche quelque chose, il n’a pas peur. Tu l’as préservé de la peur. Il est l’heure de fermer. Tu éteins le filet de musique, dans la radio, les lumières. La lumière bleutée de la nuit dans l’épicerie. Tu sors. Tu fermes la porte à clef, tu tires la grille. Au fond de la rue, dans les lumières jaunes de la ville, tu aperçois une silhouette, trop loin pour reconnaître un visage, mais d’aussi loin on distingue déjà une démarche. Démarche familière. Tu restes où tu es à regarder ce qui s’approche et qui te fait de grands signes de la main. L’inquiétude s’amplifie. Et si ce n’était pas lui, finalement ? Tu as appris à te méfier de l’espoir. Tu vois le visage de Simon qui te sourit. Large sourire. Il t’appelle comme font les fils à leurs pères. Un poids tombe de ta poitrine. Tu dois te ressaisir. Il ne doit pas voir. Tu lui souris. « Simon… » Tu vas vers lui. Il est si beau avec sa tête sans peur et son corps qui s’élance. Il se lance contre toi et te serre dans ses bras. Tu voudrais être fort, le plus fort de vous deux, mais tu t’abandonnes à son étreinte. Tu es son rescapé. Il sent la cigarette. Tu ne dis rien. « Tu as mangé ? » Juste un petit sandwich, pendant que le bus faisait halte. Il a faim. Vous marchez côte à côte jusqu’à l’appartement. 

Tu mets un peu de temps à trouver la serrure. Pourtant sa place n’a pas bougé. Ton fils entre derrière toi. Tu poses les clefs sur le guéridon, toujours le même son, et autres gestes quotidiens rendus inédits par la présence de ton fils, que tu n’avais pas vu depuis plusieurs mois, qui a grandi, qui a changé. Il pose son sac à dos à côté du fauteuil jaune. Tu préférerais qu’il le range tout de suite dans sa chambre, mais tu ne dis rien. Vous échangez des mots du quotidien. « Tu as fait bon voyage ? » « Tout se passe bien à l’épicerie ? » « Tu voudrais manger quoi ? » Vous mangez. Il parle moins que d’habitude. Mais quelle habitude, quand tu ne l’as pas vu depuis des mois ? Vous vous apprivoisez. Il faut comprendre, Pablo. Qu’il découvre le monde, maintenant. Que l’énergie qui l’anime le pousse vers le dehors. Et que chez toi — chez vous si tu préfères, il est rentré. Que ce n’est pas simplement le retour de ton fils que tu accueilles ce soir. Mais aussi l’extérieur qu’il porte désormais en lui. Vous avez fini de manger. Vous débarrassez la table de la cuisine. Il t’aide à laver la vaisselle. Vous êtes heureux mais vous avez oublié comment faire. Il va dans le salon et s’assoit sur le canapé jaune, à côté de son sac. Tu ranges encore quelques assiettes. Tu le rejoins. Tu t’assois. Sourires gênés. Pablo, c’est ton fils… À côté du canapé où tu t’es assis, il y a une petite boîte en fer. Tu l’attrapes, tu l’ouvres et tu en extirpes une cigarette, pour toi. Ton fils te regarde, offusqué que tu fumes. Disons-le, tu ne fumes pas vraiment. Que pour les grandes occasions. Mais tu aimes l’odeur de la fumée. L’odeur sur les doigts. À ce moment précis, tu me surprends beaucoup. Et tu le surprends bien plus. Tu demandes à ton fils qu’il ouvre la fenêtre. Il se rassoit sans te lâcher des yeux. Sans la lâcher, tu lui tends la boîte en fer. Il hésite. Il hésite vraiment. Que vous êtes touchants. Que tu es touchant, à parler sans mots. Et enfin il accepte, tend le bras et tente maladroitement de prendre une cigarette. Pour l’aider, tu appuies sur le filtre de l’une d’entre elles. Il peut l’attraper par l’autre extrémité. Tu lui tends la flamme du briquet, dans ta main. Il se penche vers toi. Il fume. Tu allumes la tienne également. Tu lui souris. Pablo… À cet instant précis, ton fils comprend qu’il ne sait pas tout de toi. Il comprend aussi que tu inclus son dehors dans ton monde. Que tu l’accueilles. Tu lui demandes qu’il te raconte sa vie, là-bas. Il se met à parler, sans relâche. Tu as retrouvé la tempête. Il vient seulement d’arriver.

Le lendemain, l’épicerie reste fermée. Depuis quelques semaines, tu as prévenu les clients. Que ton fils rentre. Tout le quartier le sait. Que tu veux le voir, tout un week-end. Tu pourrais dormir tard, mais ton corps est tellement habitué à se lever, chaque jour, à la même heure. Alors tu te lèves aux premières lueurs du jour et sors chercher des croissants. Jour de fête. La tempête. Tu rentres et tu le vois, pantalon léger torse nu dans la cuisine. Il prépare le café. Il se tourne vers toi. « Bonjour ». Large sourire. Il te sert, fier de prendre ta place. D’alléger la liste de tes tâches. Il se sert aussi. Ton fils boit du café. La tempête boit du café. Ça promet. Il disparaît et puis revient, un paquet de cigarettes à la main. Hésitant, il te tend le paquet. Toi, tu n’en veux pas. Il te demande, inquiet, si ça te gêne qu’il fume. Bien sûr que ça te gêne, Pablo. De savoir que ton fils respecte désormais d’autres règles que les tiennes. Mais c’est à cela que tu l’as élevé, non ? Alors tu dis que non, ça ne te gêne pas. Il sourit, heureux, vraiment, et va à la fenêtre fumer, tasse de café à la main. Image de film. Tu le regardes et tu es fier. Filet sonore qui s’échappe de la radio. Vous écoutez les nouvelles, en adultes.

D’habitude, tu laisses le monde, dehors, à la porte de chez toi. Bien sûr il y a les nouvelles, la radio. Mais tu les vois comme un écho, une rumeur, le bruit dans la rue, en bas de l’immeuble. Tout ça ne t’atteint pas. Pour ton fils c’est différent. Lui, il vient du dehors. Pendant les quelques mois où vous ne vous êtes pas vus, il a vécu les nouvelles. Il y a participé, à sa manière. Il te parle de ce qui se passe dehors, à travers ses propres yeux. Tu l’écoutes. Allons au but, Pablo. Tu te vois aussi en lui, tel que tu étais avant ce moment sur la dalle, où tu t’es éteint. Lorsque tu chantais le monde. Comme si ton fils reprenait où tu t’es arrêté. 

Le soleil traverse les nuages. Il vous appelle dehors. Et Simon ne veut qu’une chose. C’est partir avec toi, au volant de la petite voiture rouge. Mais deux jours consécutifs, ça n’aurait pas de sens. Et demain c’est dimanche. On ne bouscule pas ensemble toutes les habitudes. Alors vous marchez. Au bord de la Seine, où nous avons couru. Ce banc où tu t’es souvent assis, avec Isaac. Avec Rebecca aussi. Rebecca, la mère de ton fils. — Je ne trouve pas les mots que tu emploies pour le dire à Simon. Je ne sais pas comment tu la nommes. Comment peux-tu la nommer ? Soit trop distant, soit trop puéril. Par son prénom, peut-être. Mais je n’ose pas. — Vous quittez les bords de la Seine, et vous prenez des rues de libraires. Simon vous arrête plusieurs fois. Il cherche des livres. Il en trouve quelques-uns, et d’autres qu’il ne cherchait pas. Tu n’as pas le temps de sortir ton portefeuille qu’il a déjà payé. Tu t’insurges. Il insiste. Le sourire du vendeur. Ton fils travaille, désormais, petit boulot sans intérêt, sinon celui de sa fierté. Mais ne t’inquiète pas, Pablo. Tout ne change pas si vite et ton fils a déjà une faim de loup. Du temps d’Isaac, tu as gardé le souvenir de ruses grâce auxquelles tu réglais l’addition. Cette fois, c’est toi qui gagnes. Un nouveau jeu, donc. Il y a du monde dans les rues, auquel tu échappes d’habitude, à l’épicerie ou en voiture. Vous marchez encore. Il te parle de ses objets d’étude. Il te parle de luttes. Le mot est fort, dans la bouche de ton fils. Tu l’interroges, inquiet. Un jour, dans le journal, peu avant la fin, tu liras ses pensées. Il dira de grandes choses. Tu découperas les articles. Tu les mettras au mur, près du comptoir, à l’épicerie. Tu reverras ton fils qui court, enfant, parmi les rayons, choyé par les clients. Tu mesureras l’écart. Un genre d’écart vertigineux. On peut s’y perdre. Y perdre la mesure des choses, qui est si personnelle. Tu sais désormais que ton fils ne reprendra pas l’épicerie. Ça n’aurait pas de sens. L’épicerie d’Isaac, ton refuge… Mais alors qui ? Vous rentrez avant que la nuit tombe. 

Le soir se passe sans idées noires. Vous êtes joyeux à l’idée que demain est dimanche. Après le repas, vous vous asseyez, dans le salon. Un instant passe, où Simon ne dit rien, souriant. Il attend que tu prennes la petite boîte métallique. Vous fumez. En l’espace d’une journée, vous avez inventé un rituel qui raconte, comme aucun autre, comment votre relation a changé. Que ton fils est un homme. Vous vous couchez. Le sommeil ne vient pas tout de suite. Tu penses à ton fils et aux luttes. « Bonjour » vous dites-vous, heureux que vous êtes, le lendemain matin. Matin de dimanche. Soleil dégagé. Voiture rouge. Il fait chaud dans la voiture. Ton fils conduit, à sa manière. Il ne vitupère pas toujours. Vous allez où jamais vous n’êtes allés. Il faut créer d’autres souvenirs. Éviter de mesurer l’écart. Aller devant soi. Autant dire que tu laisses faire ton fils, toi qui ne vis que d’habitudes et de cycles. Alors il fonce, l’air de dire : on verra bien. Vous déjeunez en pleine nature, au bout d’une route. Tu n’as pris ni chaise, ni table, ni verre en verre. Pour éviter de mesurer l’écart. Vous rentrez. Simon gare le bolide près de l’épicerie. Un dîner, une cigarette, la nuit. Tu sais qu’il restera encore un peu. Il t’aidera à l’épicerie, même si tu n’as pas besoin d’aide. Les clients les plus anciens, et ils sont nombreux, reconnaîtront son visage. Ils lui raconteront son enfance, à l’épicerie. Des souvenirs qu’il n’a pas. Certains que tu lui as déjà dits. Tu seras fier de ton fils. Et quelques jours plus tard il partira. Tu pleureras et après le dîner, tu allumeras une cigarette en pensant à lui. Où il est, il fait comme toi.

(extrait)